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12/09/2015

Comment utiliser la force des souvenirs

Cela pourrait devenir une règle de vie, de celles qui construisent le bonheur: en vivant certains moments, prendre conscience qu'il vaudrait mieux ne pas les oublier. «Se souvenir des belles choses», comme nous y invitait le film de Zabou Breitman. C'est, par exemple, cet épisode que raconte la psychanalyste Jacqueline Rousseau-Dujardin, dans son essai Sur le tard(Éd. Odile Jacob), belle méditation sur les «plis du temps» dans nos existences et notre mémoire. Un périple de deux jours vers Chenonceau avec sa fille et sa petite-fille, la visite inattendue en route d'un musée archéologique, un pique-nique joyeux au bord d'un champ de coquelicots… Et il n'en faut pas plus pour que l'auteur, octogénaire, réalise que leurs trois générations réunies sont en train de vivre là des moments d'une rare intensité. Les écrire lui permettra de revenir, plus tard, les déguster car, remarque-t-elle, «certains moments passés sont plus imprégnés de présent que d'autres».
À notre époque avide d'instantanéité et adoratrice du temps présent, rappeler l'importance fondamentale des réminiscences semble essentiel. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que cette invitation soit lancée par une psychanalyste, la cure freudienne étant fondée sur la remémoration et le décryptage de souvenirs majeurs de nos vies et qui restent là «comme des piliers de ce que l'on a vécu», explique Jacqueline Rousseau-Dujardin.

Des souvenirs fondateurs

Marie-France Castarède, psychologue clinicienne, professeur des universités et psychanalyste, qui a notamment écritLa Voix et ses sortilèges(Éd. Les Belles Lettres), le confirme: «Les premiers souvenirs sont corporels et sonores, rappelle-t-elle, les personnes qui viennent sur le divan sont souvent marquées par des souvenirs fondateurs, pas nécessairement traumatisants, mais autour desquels se sont organisées toutes sortes d'affects qu'il devient possible de démêler.» La réflexion d'un parent qui résonne toujours à leurs oreilles ou, à l'inverse, des situations exceptionnelles qui n'ont pas été parlées, comme un deuil familial, se sont comme cristallisées dans la mémoire, empêchant le libre mouvement et le renouveau des pensées… «En venant nous voir, l'analysant espère se délester d'un souvenir trop envahissant ou, à l'inverse, refoulé et rendu inaccessible à sa conscience», résume la psychanalyste (1).

Grâce à l'écoute silencieuse opérée par le psychanalyste, grâce à l'abandon intensifié par la position allongée sur le divan, les événements passés peuvent reprendre un autre sens: une figure autoritaire peut enfin être mieux comprise et acceptée, une conversation entendue à travers une porte sera, enfin, interprétée de façon plus juste… Jacqueline Rousseau-Dujardin le reconnaît, toutefois: «Bien sûr, l'analyse rend possible de “porter” différemment certains souvenirs… Mais le travail de la vie, tout simplement, peut suffire à certains qui, naturellement, transforment le regard qu'ils ont sur le passé.»

Moteur d'estime de soi

Soit. Mais les bons souvenirs, ces «merveilleux bijoux» que l'on ramasse en avançant, ne servent pas seulement à être remémorés pour le seul plaisir. Une étude récemment publiée dans Nature(2) vient confirmer que la remémoration positive pourrait avoir un impact thérapeutique sur la dépression, notamment celle qui est causée par le stress. Est-ce parce qu'ils nous ramènent à l'essence de ce que nous avons vécu et qui fonde notre identité singulière? Tel se reconnaît dans les chansons qu'écoutaient ses parents, tel autre à travers les parfums d'un fruit, se rappelle qu'il est né, il y a quarante ans, dans un pays tropical… En ce sens, chacun de nous est aussi la somme et le tissage des remémorations singulières qui le traversent, la «liste de ses souvenirs». «L'évocation de ceux-ci est une sorte de substitution au berceau des premiers âges», écrit même Jacqueline Rousseau-Dujardin… «Allez, on ne vous a jamais assez bercé! Et les plaisirs des remémorations y remédient.»

La nostalgie elle-même, qui n'a guère la cote en nos temps d'immédiateté et de visions «transhumanistes», est désormais réhabilitée par la psychologie expérimentale, qui la voit comme un puissant moteur de l'estime de soi. Même si cette sensation de regret surgit souvent à un moment où l'on éprouve un sentiment d'isolement ou de vide, elle promeut l'idée que la vie est pleine de sens car elle s'appuie sur des expériences passées plutôt heureuses (fêtes familiales, voyages…). Le Dr Clay Routledge, de l'université de Southampton, considère donc la nostalgie comme «une réelle ressource qui permet aux gens d'utiliser les expériences passées pour les aider à affronter les défis du présent». Jacqueline Rousseau-Dujardin nous le rappelle: «Les souvenirs, ce n'est pas ce qu'on a perdu ; mais plutôt ce qu'on a acquis.»

(1) Voir son article «Proust et la mémoire», Le Journal des psychologues, no 297, mai 2012, p. 38-43.

(2) Steve Ramirez, Xu Liu, Christopher J. MacDonald, Anthony Moffa, Joanne Zhou, Roger L. Redondo, Susumu Tonegawa. «Activating positive memory engrams suppresses depression-like behaviour», Nature, 2015 ; 522 (7556): 335 DOI: 10.1038/nature14514

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