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13/09/2015

M. et Mme étaient père et fille : de l'inceste au drame...

En octobre 2014, dans l'Eure, un père tuait sa fille, avec laquelle il avait vécu maritalement, puis retournait l'arme contre lui. Gravement blessé, l'homme a passé un an en rééducation. Il vient d'être mis en examen.

A Plainville, dans l'Eure. (Erwann Surcouf pour L'Obs)A Plainville, dans l'Eure. (Erwann Surcouf pour L'Obs)
 
 

C'est une maison tout au bout du chemin, la dernière en sortant du village de Plainville. Après, plus rien, seulement l'immensité du plateau picard, les champs rectilignes, à perte d'horizon. Les volets sont clos. Un vieux tracteur traîne dans la remise, une épave datant des anciens locataires, ceux qui habitaient là avant les M. "Elle porte malheur, cette maison. On n'y reste jamais longtemps", lâche une voisine. Les M. ne se faisaient pas remarquer à Plainville, petit village de l'Oise. "On voyait juste leur fils, qui prenait le bus pour aller au collège. Ils n'étaient pas causants." On entendait parfois "leur chien qui hurlait à la mort". De toute façon, à Plainville, on n'est pas du genre à "se mêler des affaires des autres".

Personne ne savait donc que M. et Mme M. étaient père et fille. Et que l'enfant, ce petit garçon qui venait d'entrer en 6e, était né de cette union. L'homme fréquentait juste les chasseurs, il était fan de ball-trap. C'est avec l'un de ses fusils que M. M. a tué sa fille, ce 7 octobre 2014. La scène s'est passée à deux heures de voiture de là, à Gisors, dans le garage Tenzo Autos où Virginie M. travaillait. Le patron de Virginie, dont le seul tort est d'avoir été là au mauvais moment, a également perdu la vie. M. M. a ensuite retourné l'arme contre lui. De la fenêtre du premier étage, le petit garçon a assisté au carnage. Virginie M. est morte sur le coup, tout comme son patron. Le meurtrier, lui, a sombré dans le coma.

Mais il s'est réveillé. Depuis plusieurs mois en rééducation, il avait demandé à voir son avocat : "Il ne parle que par gestes", révèle Hubert Delarue. Attendant sa mise en examen, suspendue à des expertises médicales. C'est chose faite depuis le 2 septembre, où il a été transféré dans la maison d'arrêt du Havre.

"Inceste consenti"

Les SMS de la jeune femme morte sont encore dans mon téléphone, comme la voix d'un fantôme. Impossible de les oublier, elle et lui, le père incestueux et sa fille. Leurs yeux bleus si clairs, identiques, leurs sourires, si semblables. Elle, en jean et gros pull, belle blonde, trentenaire à l'air solide et déterminé. Lui, cheveux blancs, la cinquantaine rondouillarde, un peu plus en retrait.

Ils m'avaient donné rendez-vous à l'automne 2012 à la ZAC Vaux et Jenette, près de Carrefour, dans la banlieue de Compiègne. Le père venait d'être jugé lors de son procès en appel à Amiens, un procès à huis clos, où il avait plaidé l'"inceste consenti". La peine avait été clémente, deux ans ferme et trois avec sursis. Ayant déjà purgé deux ans en détention provisoire, l'homme était donc ressorti libre.

LIRE"Avec mon père, ça dure depuis 15 ans. On est amoureux"

Le père et la fille avaient alors accepté de me rencontrer pour me donner leur version de l'histoire. Plus que jamais, le couple s'affirmait "amoureux" : ils vivaient ensemble et élevaient leur fils. Comme dans la nouvelle de Maupassant, "Monsieur Jocaste". Mais ce jour-là, Maupassant se jouait au premier étage d'un KFC, avec une vue plongeante sur un Leroy Merlin. Il avait pris un Chicken Bucket ; elle, une salade César. Ils se sont assis en face de moi. Et puis ils ont commencé à parler :

J'ai rencontré jeune ma femme, dont j'étais fou. Quand Virginie a eu 16 ans, j'ai eu l'impression de revoir sa mère au même âge, c'était son portrait craché. Ça m'a troublé. C'est la fatalité. Je ne pouvais que tomber amoureux de Virginie. 
D'ailleurs, sa mère me disait toujours : 'Virginie te donnera sa virginité.'
– On s'aime ! L'inceste est interdit, mais l'homosexualité a longtemps été interdite, non ?"

"Un enfant de l'amour"

Et ils m'ont raconté pendant deux heures cette famille où le père couchait avec ses deux filles aînées, avec l'assentiment de la mère, participant aux ébats. L'homme "regrettait" certes d'avoir inclus Betty, de deux ans plus jeune que Virginie, mais elle "était jalouse" : "J'ai cédé pour qu'elle ne se sente pas exclue."

Virginie, elle, c'était différent. Il ne se sentait même plus coupable, puisqu'il "l'aimait". D'ailleurs, il lui avait fait un enfant. Cette grossesse, toute la famille l'avait fêtée, il y avait une photo de Virginie, radieuse, brandissant un test Clearblue. "C'était un enfant de l'amour." Ils l'ont appelé J., l'un des surnoms de M. M. L'enfant, m'avaient-ils assuré, savait que son père était son grand-père. M. M. insistait, expliquant même que le petit voyait un psychologue et que tout se passait bien.

Quand on explique les choses, les enfants comprennent."

L'entretien s'est terminé. Le père et la fille sont retournés au travail. Il était patron d'un garage, elle travaillait à ses côtés. "On y va, chef, y a du boulot", a-t-elle dit. "Oui, mon cœur d'amour!" a-t-il opiné. Un petit couple bien tranquille.

C'est aussi comme ça que s'en souvient aujourd'hui Hubert Delarue, l'avocat du père.

C'est elle qui m'avait contacté pour défendre son père. Elle était si sûre d'elle, je ne l'ai jamais vue comme une victime. Ils venaient me voir, tous les deux, toujours très soudés."

Une fiction, un théâtre permanent : "C'est intéressant qu'il vous ait dit qu'il avait révélé leur secret à l'enfant, confie Murielle Bellier, l'avocate des autres enfants de la famille. J'ai appris récemment que ce n'était pas le cas : il disait toujours que Virginie était sa belle-fille."

Viol aggravé

L'affaire "M." commence en 2002. A 20 ans, Virginie est enceinte de l'enfant que lui a fait son père. Betty, la cadette, qui a subi plusieurs IVG et fausses couches, ne supporte plus la situation. La gamine qui, après les rapports, se mettait à l'écart pour sucer son pouce, fugue puis dénonce son père pour viols. Elle a peur qu'il ne s'attaque à la petite dernière de la fratrie, alors âgée de 5 ans : les attouchements auraient commencé à 6 ans pour Virginie, 8 ans pour Betty. Le père est incarcéré immédiatement. Betty panique. Elle culpabilise d'avoir brisé la famille. Elle se rétracte. Elle était consentante, dit-elle désormais. Face aux policiers, les deux filles assurent que rien ne s'est passé avant leurs 15 ans, date de la majorité sexuelle. Le père est mis en liberté sous contrôle judiciaire fin 2003.

En mai 2011, M. M. passe devant le tribunal de Beauvais. Il est condamné à huit ans de prison pour viol aggravé. Lors du procès en appel, à Amiens, il change de stratégie et joue son va-tout. Il avoue qu'il vit maritalement avec sa fille aînée et plaide l'"inceste consenti". Lors de ce procès, les ténors d'Outreau donnent de la voix. Pour la défense, Hubert Delarue. En face, son complice, Eric Dupond-Moretti, qui représente les "victimes". De drôles de "victimes" puisqu'elles réclament la liberté pour leur bourreau ! Florence Danne-Thiéfine, avocate de la mère, se souvient :

C'était atroce, cette comédie de la famille aimante. La seule qui admettait que ce système était pervers, c'était leur mère. Résultat : tous les enfants M. l'ont bannie."

Comédie conjugale

Dans le clan, le soleil reste le père, qui maintient sa tribu sous dépendance financière, tandis que sa fille Virginie, qui, comme elle l'a toujours fait, endosse le rôle de la mère. Avocate des autres enfants de la famille, Murielle Bellier se souvient :

Cette inversion des rôles se voyait même physiquement. Devant les juges, Virginie était tirée à quatre épingles, chignon, tailleur. Et sa mère, avachie, en baskets, comme une ado."

Toute jeune déjà, c'est Virginie qui tenait les comptes, dormait dans la chambre conjugale, cuisinait pour les petits. Le couple père-fille vit comme un couple "normal". Les écoutes téléphoniques mises en place pendant l'instruction livrent des conversations d'une banalité terrifiante : elle l'appelle "bébé" ou "mon canard"; lui, "mon cœur d'amour".

Les expertises psychologiques sont pourtant claires. Virginie souffre d'"une aliénation psychique à l'égard d'un système familial pervers", son père est "un sujet séducteur qui se pose en victime", "névrotique et manipulateur". Mais la comédie conjugale convainc si bien que pendant le dernier procès en appel, un expert psychologue lancera cette phrase insensée :

Il y a peut-être des incestes heureux."

La peine requise de huit ans de prison est réduite en appel à cinq ans, dont trois ans avec sursis. Inespéré. C'est le talent de M. M. : il s'en sort toujours.

"On doit s'occuper de Papa"

Des alertes, pourtant, il y en a eu. "A l'abri dans sa maison, nous l'entendions crier et frapper sa famille. Même le chien était battu, ont raconté aux policiers leurs ex-voisins, à l'époque où ils habitaient en région parisienne, au début des années 1990. A l'extérieur, il était toujours tout sourire. Il donnait des cadeaux aux enfants à la vue de tous." Un brigadier commence à s'intéresser de trop près aux M. Ils déménagent. Direction Cuise-la-Motte, près de Compiègne. Une très belle propriété, la dernière au bout d'un chemin. Au-delà, plus rien, la forêt, inquiétante, comme dans les contes. Il était une fois un papa qui voulait épouser sa fille et lui faire des enfants.

M. M. gagne bien sa vie, il roule en BMW, il est cadre supérieur dans l'automobile, ses subalternes l'appellent "le Führer". "Le Führer" a truffé sa maison de caméras de vidéosurveillance pour observer son clan à distance, quand il est au travail. La mère est terrorisée par son époux. "Je me sentais minable, j'avais des complexes face à lui", dira-t-elle aux policiers. Ses deux fils ? Il les bat. "Il est jaloux d'eux", souffle Betty.

Avec les filles, c'est différent. Elles doivent être à disposition. Après leur brevet, elles arrêtent l'école pour suivre des cours au Cned. Quand la mère "sort faire les courses", elles savent "qu'elles doivent s'occuper de papa". Virginie, la préférée, est "la duchesse" : avec elle, il passe des heures à faire de la mécanique, il l'emmène chasser en forêt, lui achète une Renault Laguna. Betty, c'est Cendrillon. "Je ne sais pas pourquoi j'ai supporté cette vie, mais c'est mon père. Je l'aimais", nous avait-elle raconté. La petite dernière, surnommée "Pépette", sera placée à l'Aide sociale à l'Enfance à l'âge de 5 ans, après la dénonciation de Betty. Une assistante sociale se souvient :

Il lui envoyait plein de cadeaux, iPhone, console de jeux. Pour bien qu'elle dise exactement ce qu'il voulait qu'elle dise."

Et ce jour-là au KFC, le couple me l'avait encore répété : "On la récupérera notre petite ! On est déterminés !"

Le déclic

Que s'est-il passé entre Virginie et son père après le procès ? Nul ne le sait vraiment. Les déjeuners dominicaux chez les M. s'espacent. Le couple ne voit plus Betty, ni le frère Dimitri, pourtant tous deux à Compiègne. L'union sacrée de la famille affichée devant le juge ? Muriel Bellier explique :

Il avait besoin de ses autres enfants pour le procès. Ensuite, il a coupé. C'est son mode de fonctionnement."

Virginie est seule. Dans la maison de Plainville, la violence (re)surgit. M. M. tape sa fille-épouse. Dès l'été, Virginie le confie à "Pépette" : elle n'en peut plus. Alors, un jour de septembre, en 2014, Virginie décide de fuir. Avec son fils. Quel a été le déclic ? Comment la jeune femme a-t-elle brisé cette emprise qui durait depuis trente ans ? Muriel Bellier confie :

Son fils grandissait. Elle ne voulait plus lui mentir. Elle est partie pour le protéger."

La jeune femme appelle le Samu social et elle est hébergée pendant un temps dans un foyer pour femmes battues.

"Capable du pire"

Lui, il la cherche dans toute la France. A Bordeaux, chez d'ex-voisins auprès de qui elle s'était confiée. A Compiègne. "Il est venu toquer chez nous, raconte l'amie du frère de Virginie. C'était une semaine avant le meurtre. Mais nous ne pouvions pas la prévenir : nous ne savions pas où elle se cachait."

Virginie est alors à Gisors, pas très loin, chez son employeur garagiste qui lui a fourni un toit pour elle et son petit. Elle sait qu'elle est menacée : le 2 octobre, elle prévient la gendarmerie qu'elle a vu la voiture de son bourreau la suivre. Le 7 octobre, elle est tuée.

En 2002, Betty expliquait aux policiers :

Mon père est capable du pire. Il a plusieurs fusils. Il a déjà ligoté ma mère, lui a entouré la tête d'adhésif et menacé de la tuer avec un couteau. Je ne veux pas de catastrophe, s'il vous plaît."

Presque un an après le drame, la mise en examen de l'homme donne à tous l'espoir d'un procès où les choses, enfin, seront dites. "C'est indispensable pour que cette famille se reconstruise", assure Murielle Bellier. M. M. comprend, disent les experts, il peut s'exprimer. A toute vitesse, il montre des lettres de l'alphabet.

Doan Bui
(Illustrations : Erwann Surcouf pour "l'Obs")

 

# CES DÉFENSEURS DE LA GSA

Ils ne disent pas "inceste" mais "GSA", pour "genetic sexual attraction", soit l'attraction sexuelle qu'on éprouverait pour des personnes qui nous sont apparentées. Bref, un amour comme un autre qu'il faudrait, selon eux, légitimer...

On les retrouve sur internet, ces pro-GSA. Certains militent pour la légalisation du mariage consanguin. D'autres veulent juste parler. Sans "qu'on [les] juge". Sur ce forum, Father5246 explique : "J'ai 60 ans et je suis sexuellement attiré par ma petite-nièce et ma fille aînée. J'ai tenté de coucher avec ma petite-nièce, en vain. Ma fille, elle, a l'air ouverte sur la question." Chelsea, du Texas, répond qu'elle vit maritalement avec son père et qu'ils sont très heureux. Seema Mom a couché trois fois avec son fils de 18 ans et se "sen[t] coupable". Réponse d'un des membres : "Vous ne faites rien de mal ! Ton fils chérira toujours la mémoire de ces moments privilégiés ensemble." A la fin du message, un smiley.

Début janvier, une interview dans le "New York Magazine" a fait scandale : une jeune fille de 18 ans racontait être tombée amoureuse de son père biologique, qu'elle avait retrouvé adolescente. Elle vivait maritalement avec lui et souhaitait déménager dans le New Jersey pour l'épouser légalement, car l'inceste entre adultes n'y est pas illégal. Embarras des autorités de l'Etat, qui réfléchissent aujourd'hui à inscrire l'inceste dans leur Code pénal.

Étonnant ? En France, le Code civil proscrit certes le mariage entre un père et une fille. "Mais, s'ils sont adultes et qu'ils vivent ensemble, ils ne sont pas hors la loi", précise l'avocat Hubert Delarue. Ce n'est que récemment que l'inceste est apparu au Code pénal, à la suite d'un amendement voté par l'Assemblée nationale le 12 mai.

 

 

 

 

http://actualites.nouvelobs.com/l2/6bVaqOQHl28/5374677/3485719129.html

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