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08/01/2016

L’interlocutrice

 

A propos du livre de Geneviève Peigné intitulé « L’interlocutrice »[1], j’écrivais récemment, sans m’en rendre compte immédiatement, « Magnifique présentation d’un ouvrage que l’on a hâte d’explorer pour y chercher dans sa nuit nos propres lanternes nietzschéennes accrochées à nos pertes lancinantes et perdues dans nos arrières-mondes… ».

Nos pertes lancinantes et perdues … Car, en effet, il s’agit bien de cela. A bien y réfléchir, ce qui semble d’abord en jeu, pour les personnes en univers Alzheimer, ce n’est pas tant la perte des capacités, la perte du lien aux proches encore là – même si elle est évidemment importante et met ces derniers en grande détresse –, que la perte de la perte. Ainsi, ce qui occupe généralement le devant de la scène, c’est la perte du lien aux personnes perdues.  C’est ce mari décédé il y a si longtemps et qui, à nouveau, rend visite, c’est cet enfant ailleurs depuis des années – mort ou au bout du monde – qui réapparait le soir dans la chambre.

Ce qui fait balise dans nos vies, ce sont avant tout nos pertes. Ainsi la mort de nos parents, par exemple, car comme le chante Brassens, on devient orphelin à n’importe quel âge et ce ne sont pas les plus jeunes qui sont forcément les plus en peine.

« L’orphelin d’âge canonique

                        Personne ne le plaint : bernique !

                        Et pour tout le monde il demeure

                        Orphelin de la onzième heure[2] »

L’orphelin, de tout âge, l’orphelin de tout amour, habite l’existence avec ses pertes pour amer. Quand cette balise des absences n’est plus en capacité de guider notre vie, alors nous sommes effectivement en partance et destinés à rejoindre nos arrières-mondes. Nietzsche n’est pas précipité autrement lorsqu’aux prémices de l’année 1889, il tombe au pied d’un cheval battu dans une rue de Turin… Il tombe « fou », dira-t-on… Il tombe surtout perdu au monde de ses pertes. N’oublions pas qu’il cherchait un homme… Un homme perdu. Lui, peut-être…

Dans une pièce de théâtre superbe d’intelligence mise en scène par Julie Bérès et intitulée « On n’est pas seul dans sa peau »[3], celle-ci explore les affres des vies perdues de ceux qu’on appelle, « malades Alzheimer », ce qui, convenons en une fois pour toute, ne veut pas dire grand-chose. Elle explore les mondes intérieurs aux multiples personnages qui font la vie d’un seul. Là encore, c’est d’abord dans les pertes perdues que le monologue dialoguant de l’actrice trouve sa force. Parce qu’il n’y a pas de guérison possible pour les plaies inguérissables. Et, Julie Bérès citant Henri Michaux nous rappelle que « je suis habité ; je parle à qui-je-fus et qui-je-fus me parlent. »

Ainsi, prenant conscience, un peu plus tard, de ce que j’ai écris à José, je me dis que décidément ce sont bien les mots qui nous parlent, et pas nous qui les parlons. Et les mots parlent encore longtemps après que la personne se soit enfuie loin aux replis de ses arrières-mondes, rejoindre ses vies, ses amours, ses peurs, après que la personne se soit finalement trouvée, à se perdre rejoindre ses pertes…

Alors, ouvrons l’œil…

 PS : merci de ne pas en parler au psychiatre !

 

 

Les pertes perdues
LAGELAVIE.BLOG.LEMONDE.FR
 
 

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